Défi hebdomadaire : La Colline au Saule

Encore un défi hebdomadaire, dont cette fois le thème était « Saule pleureur » et la contrainte « Le récit doit s’étendre sur au moins une année ». Techniquement, je ne l’ai pas fini, et je continuerai probablement ce récit ; mais il a été particulièrement difficile à écrire pour moi, j’ai encore beaucoup de mal à transmettre des émotions via l’écriture.

La Colline au Saule

Certaines rencontres changent une vie, deux, ou même une infinité, à jamais, et font dévier ces vies de leur trajectoire originelle pour les amener vers un parcours nouveau. Ces rencontres majeures sont souvent dites « Fruit du Destin », et chacun est libre de croire en la «destinée», une force mystérieuse et invisible qui ferait bouger chaque chose selon un dessein également mystérieux, ou de croire que ces rencontres ne sont guère le fruit du destin mais plutôt celui du hasard.
C’est quand deux esprits, deux personnes, deux entités, se rencontrent ainsi que peut parfois naître quelque chose d’une beauté profonde, qui de tous temps a fasciné et obsédé ceux qui l’ont observée.

La guerre. Un phénomène terrible et pourtant si propre à l’individu. L’on tentera de faire croire à chaque occasion que la guerre sert un groupe, sert le bien commun, que la guerre est justifiée, mais elle n’est qu’un moyen pour certains individus de se placer au-dessus des autres et d’asseoir leur perception des choses. C’est le premier outil utilisé par les puissants pour devenir plus puissants, et par les faibles pour devenir puissants. Cette guerre, perpétuelle, est ce qui oppose Ethercande à Insolonde, deux nations également vieilles, aux idéologies différentes, et au rayonnement culturel important. Pour la guerre, la magie est passée d’une pratique mystérieuse et sacrée à un outil codifié et entièrement maîtrisé. Pour la guerre, la technologie est passée d’aide au quotidien à véritable centre de développement dans lequel les nations investissent. Pour la guerre, quantité de citoyens, civils, immigrés, sont devenus des soldats, des armes, de la chair à canon.
C’est au profit de cette guerre qu’a été établie l’académie de magie d’Illuscure, dans la nation d’Insolonde, à quelques lieues des plaines de Keros, l’éternel champ de bataille de cette guerre tout aussi éternelle, pour produire continuellement des sorciers de guerre, des armes ayant pour seul objectif d’écraser l’Ennemi.
C’est au profit de cette guerre qu’est parvenu au pouvoir le Monarque Vermeille, dans la nation d’Ethercande, et qu’il a réformé ses armées, dans le seul but qu’elles écrasent l’Ennemi.
C’est au profit de cette guerre que la jeune Ydra, âgée de onze ans, s’est inscrite à Illuscure.

Nimbée de doutes et d’incertitudes, Ydra fut confrontée à l’assurance de ses camarades dès son arrivée à Illuscure, alors même qu’elle se trouvait être la plus talentueuse des jeunes sorciers de son année. La pression perpétuelle de professeurs qui comptaient faire d’elle une arme de guerre pour leur nation et les regards envieux et arrogants de ses camarades la poussèrent à trouver une échappatoire. Elle se passionna d’exploration. La jeune Ydra, sans histoire, se mit à s’échapper d’Illuscure pour aller en explorer les environs dès que possible. Là, dans les paysages montagneux surplombant les plaines des champs de bataille, elle trouvait son compte, son calme. Dans ces creux montagneux oubliés des peuples guerroyant, elle trouva son calme, et son esprit fut apaisé. Quand elle s’étalait dans l’herbe et regardait le ciel, alors, toute incertitude disparaissait. Elle ressentait le monde qui ne demandait qu’à être découvert ; elle ressentait l’appel de l’horizon. De tous ces creux montagneux, son lieu préféré était celui qu’elle surnommait « Colline au Saule ». Un lieu accessible par le biais d’un tunnel dissimulé dans un ravin, qui amenait au sommet des montagnes. Il n’y avait qu’un des quatre côtés de cette colline qui n’était pas surplombé par des excroissances rocheuses gigantesques, lesquelles se rejoignaient en un toit improvisé et cela créait un paysage entièrement féérique, jamais battu par la pluie, rarement battu par la lumière, dont personne ne soupçonnerait normalement l’existence. Là, au centre exact de ce lieu, trônait un saule pleureur, qui ne survivait que par le peu de lumière l’atteignant au zénith. Pour Ydra, ce saule était comme elle. Malgré son environnement, il faisait de son mieux pour survivre et grandir, qu’importe le peu de lumière auquel il avait droit.
Ydra, elle, avait pris l’habitude de se reposer du côté ouvert aux lumières stellaires et solaires de la Colline – ce qui lui permettait d’observer quand elle le voulait le ciel, ou le champ de bataille. Elle adorait essayer de deviner de quels sortilèges provenaient les lumières colorées en contrebas, de jour, et créer des constellations en dessinant des formes dans les étoiles, de nuit.

Escapade après escapade, l’année passait doucement. Elle maintenait ses notes en classe, et se révélait toujours un cran au-dessus des autres. Le soir, elle usait d’un sort qu’elle n’était pas supposée connaître pour se glisser hors de l’académie avec une couverture de voyage et dormait à la belle étoile, explorant les montagnes. Et jour de repos rimait avec sortir plus tôt, ce qui lui permettait d’observer les combats. Personne ne l’attendait à la maison, sur ceux-ci, et elle était ainsi libre de partir à l’aventure. Lors des vacances d’hiver, elle s’équipa et grimpa les montagnes, puis monta le camp sur la Colline au Saule. De là, elle passa la soirée à observer les étoiles avec assiduité, et s’assoupit ce faisant. Cette escapade en apparence banale était pourtant différente des précédentes. Le « destin » était à l’oeuvre.

Ydra ouvrit soudainement les yeux, réveillée par un craquement sourd. Elle poussa sur ses mains pour se relever, quand une voix neutre à la douceur profonde fit délicatement son chemin vers ses tympans et l’interrompit.

– Ne vous dérangez pas, je ne fais que profiter de ce lieu. Restez assise, et faites comme si je n’étais pas là.

La voix venait de l’opposé du tronc du saule pleureur, et semblait partager la tristesse naturelle de l’arbre. Elle était immobile, vraisemblablement, et provenait d’une hauteur qui ne laissait imaginer que deux possibilités : soit, elle appartenait à une personne assise à même le sol, symétriquement à Ydra, soit à un enfant de bas-âge. Mais elle n’avait guère la tonalité d’une voix enfantine. Elle semblait au contraire porter toutes les douleurs que l’on put porter, comme un géant mythologique porterait toute l’entièreté d’une planète, et possédait la maturité d’une personne qui aurait vécu, voire trop vécu. D’aucun l’auraient sans doute qualifiée de désespérée, épuisée, vannée, si douce qu’elle fut. C’était là une voix qui criait silencieusement sa complexité. Elle semblait révéler beaucoup sur son propriétaire tout en cachant tout autant. Et pour une jeune femme comme Ydra, cette voix avait l’effet de l’envoûtement le plus profond. Elle attisait en une phrase une curiosité dévorante, qui faisait rapidement fi de toute prudence, ou presque ; le peu de prudence qu’il restait en celle-ci lui intimait de rester de son côté de l’arbre, et de ne pas en bouger.

– Je ne savais pas que quelqu’un d’autre connaissait cet endroit, murmura-t-elle délicatement, tentant de ne pas trop ouvertement montrer son intérêt pour son interlocuteur.
– Je ne le connaissais pas, mais il me connaissait. Je l’ai vu dans mes songes, il y a bien longtemps. Dès lors, je savais qu’aujourd’hui, je serais ici.

La profondeur de la voix qu’elle entendait se mêlait au mystère qu’elle évoquait, dans une fusion charmeuse qui continuait d’exciter l’intérêt d’Ydra. Elle adorait les énigmes, les défis intellectuels, les casse-têtes, et une seconde fut tout ce qu’il lui fallait pour se mettre à s’imaginer qui était son interlocuteur : chevalier au destin prophétique, prophète au destin chevaleresque, roi d’un royaume inconnu, sorcier qui avait vu la « vérité » de sa vie, oniromancien de légende. Elle refusait profondément de croire que ce n’était qu’un simple voyageur. C’est un cliquetis d’armure qui la ramena à la réalité, suivi du bruissement d’une cape contre les feuilles mortes. La voix qu’elle adorait déjà caressa ses oreilles une troisième fois.

– Mon nom est Garance. Garance d’Ethercande. A bientôt, jeune femme.
– … Ydra ! Je suis Ydra ! Hurla-t-elle alors que le cliquetis métallique des plaques d’armure frottant les unes contre les autres s’éloignait.
– Je sais.

Elle savait au fond d’elle que « Garance » lui répondrait ceci. Elle ne pouvait l’expliquer. Tout comme elle ne pouvait encore comprendre et expliquer son impatience de rencontrer à nouveau son mystérieux interlocuteur. Elle prolongea son séjour à la Colline au Saule, espérant chaque matin être réveillée par la voix qui l’avait charmée. Cela n’arriverait pourtant pas avant encore deux longues années.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s